En cette année dédiée à la célébration de la Culture au Mali, il est impératif de raviver la mémoire collective afin de rappeler aux jeunes générations qu’il fut un homme, un digne fils du pays, dont la vie et l’œuvre méritent tous les honneurs. Je veux parler de Youssouf Tata Cissé, né à San le 4 mars 1935. L’ami de Wa kamissoko, analphabète lettré, prit le temps de marquer le monde de son empreinte avant que son « feu ne s’éteigne dans la forge » le 10 décembre 2013, sans pour autant consumer son aura. Il fut bien plus qu’un ethnologue ou un historien. Dans le rang des hommes de lettres, hommes de cultures, personne n’oserait lui contester ce rôle de porte étendard que fut le sien. « Le gardien des mémoires ancestrales, le passeur des voix du Mandé, le maître chasseur initié », voilà ce qu’en disait de lui Roland Colin.

Formé à l’École Pratique des Hautes Etudes de Paris ((EPHE), disciple de Germaine Dieterlen, il consacra sa thèse à « Boli-Nyanan », révélant ainsi au monde la profondeur philosophique des traditions mandingues. Il fut chercheur au CNRS, enseignant à la Sorbonne, mais surtout, interprète fidèle de la parole des anciens, qu’il recueillait avec rigueur.

Un baobab contre l’oubli

Dans un monde où l’imaginaire critique occidental tendait à reléguer les récits africains au rang de folklore, Youssouf Tata Cissé s’érigea en rempart. Il démontra que les épopées du Mandé, les récits de chasse, les chants initiatiques, sont des systèmes de pensée, des archives vivantes, des philosophies incarnées. Il disait sans sourciller : « Le griot n’est pas un amuseur, c’est un historien, un philosophe, un archiviste de la mémoire collective. »

Son œuvre est une bibliothèque de l’oralité : il a transcrit, analysé et interprété des récits qui, sans lui, auraient sombré dans l’oubli. Roland Colin (2015), président d’honneur de la Société des africanistes, écrivait : « Youssouf Tata Cissé était un maître chasseur, un grand initié en quête de vérités profondes. Il incarnait la sagesse du Mandé dans sa plus haute expression. »

Le collectif PEN Mali, dans un hommage vibrant, le saluait comme « un savant immense, un grand donso, un des chercheurs et écrivains maliens les plus illustres ». « Il savait des choses sur toutes choses. L’une des marques de ce type de monument humain, c’est qu’à son contact, on ne se sent pas suffisamment intelligent, pas suffisamment de mémoire pour retenir tout ce qu’il vous raconte. » (Ismaila SAMBA TRAORE, 2013) Il est le coup de cœur du CNRST dans ce présent numéro de promotion du savoir endogène. Un héritage pour l’Année de la Culture.

Il n’est jamais tard pour bien faire. Youssouf  Tata Cissé doit être élevé au rang de symbole. Il incarne ce que le pays a de plus précieux : la transmission, la mémoire, la dignité du savoir.

 

« Il est :

médaillé d’honneur du CNRS (France)

officier de la Légion d’honneur (France)

officier de l’Ordre national du Mali »(Ibid).

Revisitez l’homme, c’est entreprendre un voyage initiatique qui mène le lecteur dans le Mali profond.

La CHARTE du Maden

Les chasseurs déclarent :

Toute vie (humaine) est une vie. Il est vrai qu’une vie apparaît à l’existence avant une autre vie, Mais une vie n’est pas plus ancienne, plus respectable qu’une autre vie,

De même qu’une vie n’est pas supérieure à une autre vie.

2- Les chasseurs déclarent :

Toute vie étant une vie,

Tout tort causé à une vie exige réparation.

Par conséquent,

Que nul ne s’en prenne gratuitement à son voisin,

Que nul ne cause du tort à son prochain,

Que nul ne martyrise son semblable.

 

3- Les chasseurs déclarent :

Que chacun veille sur son prochain,

Que chacun vénère ses géniteurs,

Que chacun éduque comme il se doit ses enfants,

Que chacun « entretienne », pourvoie aux besoins des membres de sa famille.

 

4- Les chasseurs déclarent :

Que chacun veille sur le pays de ses pères ?

Par pays ou patrie, Faso,

Il faut entendre aussi et surtout les hommes ;

Car « tout pays, toute terre

Qui verrait les hommes disparaître de sa surface

Deviendrait aussitôt nostalgique.

 

5- Les chasseurs déclarent :

La faim n’est pas une bonne chose,

L’esclavage n’est non plus une bonne chose ;

Il n’y a pas pire calamité que ces choses-là,

Dans ce bas monde,

Tant que nous détiendrons le carquois et l’arc,

La faim ne tuera plus personne au Maden,

Si d’aventure la famille venait à sévir ;

La guerre ne détruira plus jamais de village

Pour y prélever des esclaves.

C’est dire que nul ne placera désormais

Le mors dans la bouche de son semblable

Pour aller le vendre ;

Personne ne sera non plus battu,

A fortiori mis à mort

Parce qu’il est le fils d’esclave.

 

6- Les chasseurs déclarent :

L’essence de l’esclavage est éteinte ce jour,

D’un mur à l’autre, d’une frontière à l’autre du Manden ;

La razzia est bannie à compter de ce jour au Manden ;

Les tourments nés de ces horreurs sont finis à partir de ce jour au Manden.

Quelle épreuve que le tourment !

Surtout lorsque l’opprimé ne dispose d’aucun recours. L’esclave ne jouit d’aucune considération, Nulle part dans le monde.

 

7- Les gens d’autres fois nous disent :

L’homme en tant qu’individu

Fait d’os et de chair,

De moelle et de nerfs,

De peau recouverte de poils et de cheveux, Se nourrit d’aliments et de boissons ;

Mais son « âme », son esprit vit de trois choses :

Voir qui il a envie de voir,

Dire ce qu’il a envie de dire,

Et faire ce qu’il a envie de faire ;

Si une seule de ces choses venait à manquer à l’âme humaine,

Elle en souffrirait

Et s’étiolerait  sûrement. »

En conséquence, les chasseurs déclarent :

Chacun dispose désormais de sa personne,

Chacun est libre de ses actes,

Chacun dispose désormais des fruits de son travail.

Tel est le serment du Manden

A l’adresse des oreilles du monde entier.

(Youssouf Tata CISSE, Soundjata, la Gloire du Mali, Paris, Karthala/ARSAN, 1991)